L’Indice du Bonheur Mondial : Pierre Leroy

L’Indice du Bonheur Mondial 

Pierre Leroy était invité aux premières Assises Internationales de Bonheur à Sète en 2011 à partager ses réflexions sur les mesures du bonheur mondial et l’Indice du Bonheur Mondial qu’il a créé, il y a maintenant presque 10 ans.

Comment vous est venue l’idée de créer un indice du bonheur mondial ?
Suite à la naissance de « GLOBECO comprendre la mondialisation », j’ai accumulé grâce aux statistiques contenues tous les ans dans le « Rapport mondial sur le développement humain » du PNUD des tas de données qui m’ont paru très intéressantes, et j’ai voulu tout simplement les utiliser.

Depuis longtemps, je pensais, comme beaucoup d’autres, qu’il fallait aller au-delà du PIB, c’est-à-dire créer un indice plus représentatif de ce qui fait que notre planète et ses habitants vont plus ou moins bien et que certains réussissent mieux que d’autres à utiliser pour le progrès social les résultats de leur croissance économique.

Le déclic a été la création par le PNUD de l’indicateur du développement humain (IDH) qui, pour la première fois, a voulu dépasser le PIB en utilisant la méthode des agrégats statistiques. Mais cet indicateur ne prenait en considération que trois éléments (le PIB, l’espérance de vie à la naissance et le niveau de formation). Je me suis demandé si on ne pouvait pas aller plus loin, et les responsables du PNUD m’ont dit, en 2000, qu’il n’en était pas question. J’ai alors décidé d’essayer de la faire moi-même, en utilisant la même méthode, en me servant au maximum des statistiques du PNUD, mais en choisissant beaucoup plus d’indicateurs pour créer mon propre indice.

Dix ans après, je constate que le PNUD a changé d’avis : son dernier rapport indique que, comme je l’ai fait, ils veulent désormais utiliser beaucoup plus d’indicateurs. Je pense donc que l’IDH va se rapprocher de plus en plus de mon indice du bonheur mondial.

L’appellation « indice du bonheur mondial » n’est-elle pas un peu prétentieuse ?
J’ai beaucoup hésité à utiliser ce terme de bonheur, car j’ai encore en mémoire l’affirmation de Luc Ferry qui a dit que la volonté de quantifier le bonheur est tout simplement stupide. Il a raison quand il s’agit du bonheur individuel, car le bonheur individuel est une donnée trop personnelle, qui varie d’un continent à l’autre, d’une religion à l’autre, d’une classe sociale à l’autre : Mère Theresa et Madonna n’ont sans doute pas la même perception de ce qu’est le bonheur. Je sais tout cela. Mais il faut faire deux remarques : d’abord, si on ne peut pas mesurer le bonheur individuel de façon objective, on peut le faire de façon subjective, en demandant aux gens s’ils se sentent plus ou moins heureux. Des enquêtes très sérieuses sont faites sur ce sujet, par exemple par Gallup aux Etats Unis depuis longtemps, par Adrian White de l’Université de Leicester, par Ruut Veenhoven de l’Université Erasmus et par Claudia Senik en France : il s’agit de la méthode subjective qui n’a rien à voir avec ce que je fais, bien que mes résultats ne soient pas très éloignés de ceux de ces experts.

Pour ce qui me concerne, j’ai un peu hésité à utiliser ce terme de bonheur, mais, finalement, j’ai osé : le terme de bien-être était déjà pris par l’indice du bien être économique (IBEE) ; le terme de prospérité est désormais utilisé par l’institut Legatum qui fait des travaux très intéressants voisins des miens. J’ai donc pensé qu’il y avait une gradation naturelle : le Pib, c’est la croissance, l’IDH, c’est le développement, L’IBEE, c’est le bien être, et l’IBM, c’est le bonheur : pourquoi pas ?

Quelle est donc l’originalité de votre travail ?
Elle est double : d’une part j’utilise la méthode dite objective, qui est celle des agrégats statistiques, tout comme le fait le PNUD, mais en prenant en compte 40 indicateurs, et non pas 3. D’autre part et surtout, je pars d’une définition du bonheur qui, pour mes travaux, n’est pas la perception par chacun de son propre bonheur, mais ce que j’appelle le bonheur collectif.

Cette notion de bonheur collectif est assez facile à expliquer : c’est l’ensemble des conditions qui font que, dans le monde entier d’une part, et dans chaque pays d’autre part, les personnes ont plus ou moins de possibilités d’être heureux. Pour arriver à l’ensemble des ces conditions, je me suis posé une question simple : qu’est-ce qu’un monde heureux, qu’est-ce qu’un pays heureux ?

La réponse à cette question vient à la fois du bon sens, de l’histoire et de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : un monde heureux, un pays heureux, c’est d’abord un monde et un pays en paix où on vit en sécurité : mieux vaut la paix que la guerre ; c’est ensuite un monde, c’est un pays où les droits de la personne humaine sont respectés, avec un haut degré de liberté et de démocratie, qui vaut mieux que la dictature ; c’est également un monde, c’est un pays où la qualité de la vie est élevée, et cette notion englobe à la fois le niveau de vie et les problèmes d’environnement et de développement durable ; c’est enfin un monde, c’est un pays où l’intelligence sous ses diverses formes ( recherche, formation, information, communication, culture) est partagée le plus possible par tous. Comme le disait Danton, « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple ». Voilà donc quatre chapitres qui caractérisent pour moi ce qu’on peut appeler le bonheur collectif.

 Pourquoi et comment passez-vous de ces 4 chapitres à 40 indicateurs ?
C’est simple : par exemple, pour savoir si le monde évolue vers plus ou moins de paix et de sécurité, il faut trouver des indicateurs qui répondent à cette recherche. Ici non plus, ce n’est pas très difficile : pour savoir si notre monde évolue vers plus ou moins de paix et de sécurité, il faut par exemple savoir comment évolue le risque nucléaire, comment évolue le nombre de conflits armés majeurs dans le monde, comment évolue le nombre de réfugiés pris en charge par le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), comment évolue la corruption, source majeure d’insécurité, mais aussi comment évoluent le nombre de morts violentes, ainsi que la sécurité financière …

Sur chacun des 4 chapitres, j’ai choisi dix indicateurs qui m’ont paru significatifs, ce qui fait en tout 40 indicateurs. Je les ai mis au niveau 100 en l’an 2000, et je calcule depuis 10 ans l’évolution de leur moyenne : si cette moyenne est supérieurs à 100, le bonheur mondial augmente et inversement. Depuis 10 ans, l’indice a augmenté d’environ 11 %, c’est-à-dire de l’ordre de 1 % par an. C’est beaucoup moins que le PIB qui, lui, a augmenté de 3 à 4 % par an depuis 10 ans. J’insiste sur le fait que mon indice est donc un indice d’évolution et non de situation.

Faites –vous une pondération des 40 indicateurs ou des 4 chapitres ?
Absolument pas : je fais comme les fondateurs de l’IDH qui ont donné une part égale aux trois éléments qu’ils utilisent pour calculer l’IDH. Pour ce qui concerne l’IBM, la pondération ne serait pas très utile : quand il y a 40 indicateurs, donner plus d’importance à l’un qu’à l’autre n’introduirait que des modifications mineures. Et puis, se demander si le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans est plus ou moins important que le nombre de victimes des conflits armés majeurs entraînerait des débats sans fin.

J’ai donc tranché : pas de pondération. Pourtant, dans la réalité, j’accorde quand même plus d’importance à certains éléments, en les introduisant plusieurs fois de différentes façons dans mon indice : il en est ainsi de trois facteurs : l’éducation, le rôle des femmes et les inégalités, qui reviennent chacun 4 ou 5 fois dans mes données, et qui pèsent donc à peu près 10 % chacun dans l’IBM, soit 30 % de l’ensemble.

 Tout cela n’est-il pas un peu trop « occidental » ?
C’est un reproche qui m’est fait souvent, en particulier par les habitants des pays non occidentaux. Il est vrai que cet indice est un indice occidental puisque je suis moi-même un occidental : j’assume !

Mais il est vrai aussi que des valeurs comme la paix et la sécurité, la démocratie et la liberté, et a fortiori les droits de la personne humaine, sont des valeurs universelles, de même que la qualité de la vie, l’environnement, l’éducation et la culture. Il reste que je voudrais bien que des experts non occidentaux construisent un autre indice : je parie qu’il ne serait pas très éloigné du mien, comme le prouve l’indice de la prospérité mis en œuvre par Legatum Institute, qui est le « think tank » d’une société de Dubaï : leurs critères sont proches des miens.

Pourquoi un classement par pays, pourquoi seulement 60 pays, et pourquoi 20 indices ici et non pas 40 ?
Je n’étais pas décidé au départ à faire un classement par pays, car je voulais privilégier exclusivement l’aspect mondial, mais les journalistes m’ont fait remarquer que c’est un classement par pays qui intéresserait le plus les médias. Je me suis donc incliné.

Pourquoi 60 pays ? En partie, pour limiter le travail, car tous ces calculs sont très lourds. En outre, ces 60 pays représentent environ 90 % de la population mondiale et sont représentatifs des grands continents de notre monde ; enfin, pour ces 60 pays, il existe des statistiques pour les 20 indicateurs de mon classement, ce qui ne serait pas le cas avec les 193 pays membres de l’ONU.

Pourquoi 20 indicateurs seulement ? Tout simplement parce que certains indicateurs ont une signification au niveau mondial et n’en ont aucune au niveau d’un pays. Par exemple, le taux de CO 2 dans l’atmosphère est important pour la planète, mais ne signifie pas grand-chose pour un pays. Même chose pour les dépenses militaires : elles sont significatives mondialement, mais comment classer les différents pays en fonction de leurs dépenses militaires ? Faudrait-il considérer que les pays qui n’ont pas d’armée sont les plus heureux ? Ce n’est pas évident car, en cas de guerre, ces pays seront ravis de bénéficier de l’aide d’autres pays mieux armés, comme l’a prouvé l’intervention des Etats Unis dans les deux guerres mondiales !

Vos résultats sont-ils très différents des résultats de la méthode subjective ?
Pas du tout : il y a des différences, comme par exemple le mauvais classement de la France : quand on demande aux Français de se classer entre 1 et 10 en fonction de la perception qu’ils ont de leur propre bonheur, Ruut Veenhoven corrige nos résultats pour tenir compte du fait que nous sommes des râleurs patentés et perpétuels !

Mais, globalement, les résultats sont proches : parmi les dix premiers, qu’il s’agisse de l’IBM ou des classements subjectifs, on retrouve toujours les mêmes pays : les pays du Nord de l’Europe, la Suisse, le Canada et l’Australie. Et, dans les derniers pays, on retrouve toujours les mêmes : essentiellement les pays les plus pauvres, et notamment les pays d’Afrique subsaharienne.

C’est ce qui me permet d’affirmer, contre une opinion assez largement partagée, que la méthode subjective et la méthode des agrégats statistiques, loin d’être contradictoires, sont très largement complémentaires. Un problème existe cependant : celui des suicides. Il est vrai, par exemple, qu’on se suicide beaucoup en Finlande et en Suisse, alors que ces pays sont bien classés selon l’indice du bonheur mondial …

Deux explications, qui n’épuisent pas le sujet, peuvent être avancées : d’une part, quand on est très malheureux, c’est très difficile à supporter quand les gens autour de vous sont plutôt heureux ; d’autre part, l’importance du suicide s’explique largement par des phénomènes culturels, voire religieux : c’est dans les pays arabes et/ou musulmans qu’on se suicide le moins, le pays où on se suicide le moins étant l’Egypte.

Pourquoi pas d’indice relatif à la situation de l’emploi ni à l’attractivité de chaque pays ?
Concernant l’emploi, dont j’aurais évidemment souhaité tenir compte, il y a plusieurs raisons, statistiques d’abord : comment tenir compte de ce facteur alors que, fonctionnaires mis à part, l’essentiel de l’emploi, dans la plupart des pays pauvres, est informel, et donc très difficile à appréhender statistiquement ?

En fait, les statistiques de l’emploi ne sont significatives que dans peu de pays. Par ailleurs, le nombre de chômeurs dépend très largement de la façon dont ils sont indemnisés : il y a moins de chômeurs dans les pays où l’indemnisation du chômage est faible et de courte durée. Le cas de l’Allemagne peut être cité : le chômage a baissé depuis que le gouvernement allemand a fortement réduit les droits des chômeurs.

Enfin, dans certains pays, dès que vous êtes clairement inemployable, pour telle ou telle raison, vous êtes classés dans la catégorie des handicapés, et non des chômeurs. Cela rend difficiles les comparaisons internationales.

Concernant l’attractivité, je vois bien la critique : on me dit souvent que la France est bien plus agréable et plus attractive que les pays du Nord de l’Europe où les journées sont courtes et sombres la moitié de l’année … Je réponds souvent par une boutade : mon classement n’est pas un classement de type « Club Med » !

Plus sérieusement, comment tenir compte d’un tel critère ? S’agit-il d’un critère relatif à l’attractivité économique d’un pays ? S’agit-il d’un critère relatif à l’agrément touristique ? J’ai tourné le problème dans tous les sens, mais je n’ai pas trouvé la solution !

Quelles sont vos sources et quelles sont les années concernées ?
Deux statistiques (OMS) concernent 2004, une (FAO) 2005, deux (Little green data book de la Banque mondiale) 2006, une (OFST) 2007, 23 concernent 2008 et 10 concernent 2009. Quant au coefficient de GINI, il se rapporte inexplicablement à des années souvent très anciennes : 1995, par exemple, pour la France !

Les sources sont les suivantes :

  • Banque mondiale : 10

  • UNESCO : 6

  • PNUD, SIPRI et Freedom House : 3 chacun

  • OMS : 2

  • Office Français des sciences et des techniques : 2

  • Organisation mondiale du tourisme, Screen digest, Union internationale des télécommunications, Organisation mondiale des journaux, Swiss Ré, COFACE, Amnesty, UNICEF, FAO, Transparency, HCR : 1

Pour plus d’infos :

 

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